Souvenir de guerre de C. Tuot (4)

Habitant de Luzy-Saint-Martin, Charles Tuot raconte le combat de Luzy et l’occupation de Martincourt-sur-Meuse comme les ont vécus les villageois.
Le texte retranscrit par l’abbé Mellier est édité ci-après sans retouche du fond et de la forme.

[…]Toute la nuit nous entendîmes les convois traverser la prairie, certaines voitures non sans difficulté.

Le dimanche 30 au petit matin, nous gagnâmes le pont sans encombre. Arrivés là, les sentinelles ne voulurent pas nous laisser passer ; mais au bout d’un instant, après avoir consulté le chef de poste et vérifié le contenu de nos poches, ils nous permirent de traverser le pont, ce que nous fîmes rapidement.Nous primes alors la direction du village où nous arrivâmes pour déjeuner.

Une fois restaurés, on nous mit un brassard avec la croix rouge et nous allâmes à l’église où les blessés de l’infanterie coloniale gisaient sur la paille. La salle d’école des garçons et le logement de l’instituteur étaient également pleins.

Nous leur donnâmes alors des soins, reprenant les femmes qui avaient déjà soigné des blessés allemands, évacués aussitôt et avaient passé la nuit au chevet des Français. Dès mon entrée dans l’église, je pris plusieurs des blessés en amitié, deux étaient voisins dans le bas de l’église, l’un blessé au côté et la jambe gauche brisée, l’autre blessé à la jambe et à l’épaule. Un troisième, un sergent blessé à la cuisse m’attirait également et lorsque j’avais un moment de liberté, c’était près de lui que je venais le passer pour entendre raconter la bataille dont il ne savait pas grand-chose sauf qu’un moment après être sorti du bois une rafale de mitrailleuse l’avait étendu et qu’il avait attendu pour être soigné que les infirmiers allemands vinssent le ramasser.

Nous passâmes alors la journée et une partie de la nuit à leur donner à boire et les aider à changer de position et nous allâmes nous reposer. La nuit fut courte, mais bien employée.

Dans le courant de la matinée les autres prisonniers, hommes, femmes, et enfin qui avaient passé la nuit dans la grange revinrent : ils avaient été autorisés à passer le pont.

Le lendemain lundi, nous reprenions notre poste auprès des blessés quand vers 9 heures, un officier donne l’ordre d’enterrer les morts et les cadavres d’animaux situés sur le territoire sans quoi les habitants seraient fusillés. Nous partons alors derrière le village où nous enterrons les Allemands dans des trous d’obus. Les corps se décomposaient déjà et le visage était tout noir. Nous en enterrons une vingtaine et nous revenons manger vers deux heures. L’après midi, nous repartons, une équipe dans les prés, enterrer un cheval, l’autre continuant dans les champs. Nous eûmes beaucoup de mal pour faire un trou suffisant pour le cheval, le sol étant composé de terre glaise collante où l’on ne pouvait se servir de la pelle. Les Allemands enterraient deux des leurs qui étaient tombés dans le ruisseau.

La journée terminée, nous passâmes encore une partie de la nuit au chevet des blessés et nous nous reposâmes le reste.

Le mardi matin, on tue le bœuf pour procurer du bon bouillon aux blessés et faire une distribution de viande dans le village. Le matin, le boulanger avait cuit, on avait alors du pain et de la viande.

Pour faciliter le travail d’enterrement, on décida de prendre un traîneau attelé d’un cheval. J’attelai alors la jument qui restait à l’écurie. Au moyen de crocs, on chargeait les corps décomposés sur le traîneau et on les menait dans les trous d’obus, vieilles carrières, ou tranchées faites à la main où on les recouvrait rapidement de terre.

Ce fut notre occupation jusqu’au 16 ou 17 septembre, sauf les jours où la pluie empêchait de sortir.

Quant aux blessés, le mercredi 3 septembre, on décida que j’allais partir pour Stenay chercher à entrer en pourparlers avec des médecins pour savoir ce que nous devions en faire. Comme je m’habillais, passe au village un docteur allemand faisant partie d’une formation sanitaire auquel je soumets le cas. Il me fait alors venir avec lui. Nous passons par Martincourt, Cervisy, et nous arrivons à l’embranchement de Lamouilly où il rejoint sa formation. Il m’avait dit d’aller de l’avant et de l’attendre à la sortie de la ville, qu’il viendrait avec moi, mais, croyant être sur la bonne voie, je poursuivis tout droit, je me fais arrêter par une sentinelle à l’embranchement du chemin de Brouennes où j’attendis un moment. On vint relever la sentinelle qui me conduisit au poste. Là, on me demanda ce que je voulais et après explications, on me conduisit chez le major.
Là, j’expliquais le motif qui m’amenait, je fis régulariser mon laissez-passer, je revins sans encombre à Luzy. En passant à Laneuville, je vis qu’une rue avait été brûlée. A cesse également un grand nombre de maisons avaient été dévorées par l’incendie.

En revenant, j’allais communiquer aux blessés les nouvelles que je leur rapportais, ce qui leur rendit un peu d’espoir. Malheureusement, tous ceux qui avaient été amenés ne profitèrent pas des soins des médecins allemands car plusieurs déjà étaient morts et beaucoup ne tenaient plus à la vie qu’à un fil.

Dans l’après-midi, les médecins vinrent comme ils l’avaient promis et pansèrent un certain nombre de blessés. Ils repartirent assez tard en promettant de revenir le lendemain. Le lendemain matin, ils revinrent et le médecin-chef réclama des équipages pour conduire tous les hommes à l’hôpital de Stenay. Sur mon observation que l’on ne pouvait faire qu’un chariot à Luzy par suite du manque de chevaux, il me fit faire un ordre de réquisition pour le maire de Cesse qui devait fournir deux équipages à trois chevaux. Je partis sur le coup de midi et après bien des détours, je finis par le rencontrer. Je lui donnai mon billet, et lui aussi ne put me fournir que trois chevaux. Il vint aussitôt qu’il eut mangé et nous commençâmes à charger vers cinq heures. Le médecin trouvant que deux chariots c’était trop court avait fait ôter le cheval de devant à chacun des deux chariots et avait attelé un troisième.

Nous partons assez tard après avoir donné du lait et du pain à ceux qui attendaient le départ. Nous arrivons à Stenay à l’hospice et après un moment d’attente on nous fait repartir pour le quartier d’artillerie où une ambulance est installée. Le déchargement s’opère assez activement, un grand nombre de blessés pouvant marcher. Nous partîmes avec notre escorte qui nous quitta à Cesse et nous rentrâmes au village aux environs de minuit.

Le lendemain, nous fîmes encore chacun deux voyages plus une voiture à cheval qui avait été réquisitionnée à son passage à Luzy. Ce jour-là, je rentrai encore vers minuit. Les jours suivants nous continuâmes à enterrer les morts.

Le 19 septembre dans la journée, on m’annonça que des officiers allemands étaient arrivés et que la troupe allait loger au village. Cette nouvelle me fit peur et j’eus comme le pressentiment que quelque chose de grave allait se passer. En effet, le soir,les troupes annoncées arrivèrent et après avoir préparé les logements, nous fûmes retenus comme otages la nuit. Le lendemain, au lieu de nous lâcher,on nous conduisit pour Montmédy, et trois jours plus tard nous partions pour Grafenwöhr.

Photo d’entête : Jean-Luc Kalusko

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