Charles Collignon extrait 5

Extrait du récit de Charles Collignon “Inor mon village”

Charles Collignon est un habitant d’Inor qui fut témoin indirect des premiers jours de l’occupation allemande dans cette localité. Il est bien connu à Inor pour avoir publié en 1964 un opuscule intitulé “Inor, mon village”.
Le texte, ci-dessous, est retranscrit à l’identique de celui de l’opuscule.

Dimanche 30 août 1914
Le dimanche, de nombreuses familles qui avaient laissé passer l’avalanche à Luzy, Beaufort, etc., rentrèrent au village. Les familles Clesse, Jacquet Célestin, Rollin, Peltier, Crépin, Lamoureux … , on ne les avaient pas tués. Cet appoint ranima les délaissés.

Mardi 1er septembre
Vers deux heures du matin, on entendit un feu de peloton. On venait de fusiller au Moulinet, au coin de la maison Lambert, un officier français. C’était un nommé Nicolas de Blagny, officier de réserve, il avait été fait prisonnier puis s’était évadé et était venu à Inor dans l’espoir de trouver un abri chez son cousin Marcellin Cochard, mais celui-ci était parti ; il s’était fait reprendre et expiait sa fuite.

Jusqu’à ce jour, il avait été défendu de sortir du village. À cette date, en se présentant à la mairie où flottaient les trois couleurs allemandes, on vous délivrait un sauf-conduit pour pouvoir se rendre dans les champs, voire même, avec des raisons sérieuses pour se rendre dans les villages voisins. C’était une légère détente.

Scène de vie à Inor

Le campement près du Christ maintenant était désert. On y trouvait de tout. Des matelas, des duvets éventrés, des bouteilles vides, des pots de confiture, des réveils détraqués, de tout, mais détruit.
Les troupes diminuaient, c’était maintenant des têtes déjà vues, qui se revoyaient le lendemain. Y en avait-il cinquante ? Y en avait-il cent ? On n’aurait pas su le dire. Mais enfin ce n’était plus des foules.
Or à ce moment, il restait encore dans quelques maisons d’émigrés, des chèvres, des porcs, des poules, des lapins et peut-être d’autres provisions… et on pouvait facilement les prendre, les partager. Devait-on le faire ? Si on avait connu l’avenir la réponse n’était pas douteuse.
Mais devant la rentrée journalière d’émigrés, cela n’était pas permis. C’est ainsi que les porcs de Colson, de Vigreux , de Rogie, etc. tombèrent entre les mains de l’ennemi.

Mardi 8 septembre
Nos émigrés rentrèrent le 8 septembre au soir. C’est à Reims qu’ils avaient laissé passer l’ennemi qui y était arrivé le 3 septembre.
Le lendemain de leur arrivée, des affiches annonçaient que des sauf-conduits étaient délivrés à tous les émigrés qui désiraient regagner leur pays. Ils en avaient profité aussitôt.
Leur voyage de retour sur un chariot s’était passé sans incident. C’est seulement le 8, en arrivant vers Nouart, qu’ils étaient tombés dans de nombreuses troupes en activité de bataille.
En montant la côte de la Folie, il leur semblait que des obus allaient tomber sur eux. C’était la bataille de la Marne. Enfin ils étaient de retour et tout le monde était bien content, et tout le monde le fut encore bien davantage, le surlendemain à mon arrivée.

Jeudi 10 septembre
À cette époque donc, le village était rentré dans un calme relatif. Mais tous, nous avions des âmes de vaincus. Il fallait nous résigner. Cependant on pouvait aller dans les champs sans sauf-conduit.
On alla dans les bois. On y trouvait des souliers en quantité et des souliers français. Pourquoi nos soldats jetaient-ils ainsi leurs chaussures ? Etait-ce par patriotisme ? Ce n’est pas le moment de répondre à cette question, mais un fait est que nous avons trouvé 35 bons souliers dont 14 appairés, et tout le monde à Inor en a trouvé dans les mêmes proportions.
Aujourd’hui après quatre années de guerre, de corvées par tous les temps, chacun est bien heureux d’avoir fait ces trouvailles.

Jeudi 17 septembre
Le 17 septembre, vers onze heures et demie, voici le tambour. Qu’y a-t-il ? Que veut-on ? Eugène Trussy bat la caisse. Le garde-champêtre annonce : « Tous les individus de 16 à 60 ans doivent se rendre immédiatement à la mairie. Faute de quoi ils encourront les peines les plus sévères. » Textuel.
Et quand je disais que nous étions descendus au rang de bêtes. Tous les hommes désignés se rendirent aussitôt dans la tenue où ils étaient, les uns en sabots, les autres en bras de chemise, etc.
Alors grosse émotion. Sans donner à personne le temps d’aller compléter sa tenue, immédiatement des baïonnettes encadrent le groupe, puis en avant direction Stenay. Tout le monde était consterné.
Vers dix heures du soir, on frappe à notre porte. C’était Alexis qui rentrait. Ils avaient été conduits au quartier du 120e à Stenay. Puis, après sept heures de stationnement , on avait pris leurs noms et renvoyés(sic), excepté Eugène Trussy et Eugène « …… » domestique de M. Jupinet qui partait ainsi en captivité sans un sou dans sa poche, en sabots, avec un mauvais pantalon de coutil pour tout bagage. C’est bien ça.

Inor pendant l’occupation

Dimanche 20 septembre
Les trains circulaient sur notre ligne. Le 22 arrivent deux compagnies de pionniers qui logèrent chez Colson, Juché, Ponsardin, Ridouard-Bruno, c’est à dire dans les maisons les plus confortables.
De plus, les officiers ayant déclaré que tout ce qui avait été laissé par les émigrés était leur propriété, les pionniers se répandirent dans toutes les maisons et s’emparèrent de tout ce qui pouvait leur être utile et agréable.
Les lits, les matelas, les sommiers, les cuisinières, les casseroles, tout cela partit à droite, à gauche. C’est à peu près à cette époque que commença l’infiltration chez le civil. Ces hommes venaient demander un pot, des couverts, mais c’était des prétextes pour s’introduire et là où il y avait femme seule on se faisait tout beau, on apportait un beau chapeau, une belle robe, une belle poupée à la petite fille, toutes choses qui avaient été volées à Inor ou ailleurs.[…]

Ces pionniers s’occupèrent de faire un pont sur pilotis 20 mètres en aval du pont de l’arrêt. Des camions apportaient de Stenay ou d’ailleurs d’énormes poutrelles et madriers en cœur de chêne. Mais quel gaspillage de matériaux. On voit qu’il ne leur coûtait rien.
Ce pont terminé, ils allèrent démonter celui du Grand Jardin dont les matériaux de fortune disparurent dans le gaspillage général.
Cela fait, il entreprirent de réparer le pont de l’arrêt. Comme je l’ai déjà dit ce pont avait été mal détruit. Il avait seulement été coupé en deux, le petit bout qui théoriquement devait se relever s’était affaissé auprès du grand bout.
Il s’agissait donc de relever ces deux tronçons à hauteur et de mettre une pile plate à la cassure. C’était peu de chose mais ces hommes étaient peu pressés. Ils étaient de la deuxième réserve, des hommes de 35 à 42 ans. Ils mirent à peu près un mois pour exécuter ces travaux.

Lazaret à Inor

Lundi 28 septembre
Jusqu’à ce jour, il y avait eu depuis le 25 août une ambulance, c’est à dire que l’on disait y avoir des blessés. Mais à cette date arriva toute une compagnie de Croix Rouges et quelques jours après, on sut qu’à Inor, il allait s’installer un grand lazaret.
Ces infirmiers occupèrent alors des maisons vides.
Leur première occupation fut de vider les maisons qui avaient été désignées, soit par leur étendue ou leurs commodités, pour être(sic) des locaux pour malades. C’est ainsi que « furent choisis »(1) la maison commune, l’école des filles, la maison Ponsardin, la maison Bruno, le Petit Château.
Tous les fonds de greniers et de caves furent exposés en tas devant les portes. Puis ils mirent le feu. Ceux qui furent assez hardis pour s’emparer de choses utiles le firent et firent bien, et Dieu sait s’il sortit quelque chose du Familistère par exemple ! C’était un vrai désastre.

La sagesse des nations prétend que le malheur est bon à quelque chose. C’est vrai, en voici une preuve. Nous avions dans nos écoles des livres immoraux et menteurs avec lesquels on corrompait l’âme et l’intelligence de nos enfants.
À la suite de nos évêques, nous avions demandé qu’on les retirât, pour les remplacer par d’autres dont on n’avait que l’embarras du choix. Mais par malice ou dépravation on s’entêtait, on se refusait à les faire disparaître et les Allemands, en les brûlant tous, firent là œuvre de salubrité publique.[….]

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  1. Pas dans le texte mais ajouté pour une meilleure compréhension

Source :

  • Inor mon village de Charles Collignon
  • Image de tête : Château d’Inor, coll privée
  • Images : collection privée

Une réflexion sur « Charles Collignon extrait 5 »

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