Charles Collignon extrait 4

Extrait du récit de Charles Collignon “Inor mon village”

Charles Collignon est un habitant d’Inor qui fut témoin indirect des premiers jours de l’occupation allemande dans cette localité. Il est bien connu à Inor pour avoir publié en 1964 un opuscule intitulé “Inor, mon village”.
Le texte, ci-dessous, est retranscrit à l’identique de celui de l’opuscule.

[…] Pendant cette première journée de contact entre le civil et l’ennemi, les incidents furent peu nombreux. Tout le monde était dans sa cave, à l’exception de quelques ivrognes qui, ayant dévalisé les caves du familistère, cuvaient leur vin dans les greniers.

Vers onze heures du matin, le maire E. Trussy avait été sommé d’avoir à fournir et à monter au bois dans un délai d’une heure, X quintaux d’avoine et X litres d’eau.

Vers cinq heures, Woivray, le fermier de Soiry, descendait le chemin de Malandry entre les baïonnettes. Après de nombreuses explications, il fut relâché. Heureusement pour lui que le passage de la Meuse s’était effectué sans perte.
Sans cela, comme dans maints endroits, il eut payé la casse de sa personne.

Le campement s’établissait dans le champ près du Christ, à l’abri du petit bois, à l’endroit favori des Romanichels en temps de paix. D’ailleurs, il est certain que quelques-uns de ceux-ci l’avaient repéré d’avance d’une croix rouge. Le « bonsoir Madame Jupinet » d’un casque à pique en fait foi.

Alors, la nuit venue, une bande de pillards s’abattit sur le village. A ce moment, ils étaient en toute sécurité, car Luzy flambait, ce qui signifiait qu’il était à eux. Dans les maisons inhabitées, tout fut mis sens dessus dessous. Les armoires, les commodes, les tiroirs étaient vidés. Dans un fouillis indescriptible, on retrouva vêtements, vaisselle, plumes de poules, entrailles de lapin, paille, foin, et toujours pour couronner le chef-d’oeuvre, des ordures. C’était la signature. Dans les maisons habitées, ce fut la même chose.

Chez nous, vers dix heures du soir, ils se présentèrent une demi-douzaine et mettant leurs pistolets sous le nez de mon père le sommèrent de faire donner Wein, Schinken, Ei (Vin, Jambon, Oeufs). Devant les « en avons pas », « nix, nix », « avons plus », ils le poussèrent par les épaules dans tous les coins et recoins de la cave et du grenier. Pendant ce temps, de nouveaux venus faisaient la visite en sens contraire, et, à part la signature, tout fut chez nous comme chez tout le monde.

Chez Monsieur et Madame Charlet qui avaient quitté leur maison pour descendre dans le quartier bas, où un joli tableau représentant un beau frère officier décoré de la Légion d’honneur, ces « …. », je ne trouve pas de mots, lui crevèrent les yeux et à coup de sabres enlevèrent sa croix d’honneur. Enfin c’était terrible et que dire ? A qui dire ? Que faire ? Rien. Il va sans dire que cette nuit là, peu de gens d’Inor se couchèrent. Nous avions chez nous, en plus de deux tantes et Louis, Juliette et Félicie.

Le lendemain, la fusillade qui s’était interrompue quelques heures, recommança derrière Luzy et Cesse. Elle dura toute la journée beaucoup plus intense que la veille dans la forêt de Jaulnay.

Dans le village, c’était un va-et-vient extraordinaire de troupes et de convois. La mère Ponsardin étant morte, mon père était occupé à faire un cercueil quand, vers dix heures, voilà des soldats qui font halte devant notre boutique et forment les faisceaux. C’étaient des pionniers. Ils entrent en foule dans l’atelier, sans rien dire ni demander, sortent toutes les planches, tous les madriers qui se trouvent dans la maison et les empilent dans deux chariots.
Un énorme tas de madriers de chênequi séchaient au fond du jardin était également enlevé. Puis, pour compléter le chargement, chacun prit qui une scie, qui un rabot, et ils étaient cent cinquante. Mon père, au milieu de tout cela, restait sans voix, sans paroles, ahuri. Il en fut réduit pour finir son cercueil à prendre un vieux volet et à le tailler à la serpe.

C’est que près du pont de bateaux, maintenant ils faisaient le pont réglementaire sur pilotis, qui se construit, comme dit ma théorie, avec les matériaux trouvés sur place. Une heure plus tard, voici une section qui revient, refouille dans tous les endroits, sous tous les hangars et recherche encore. Mon père qui s’était ressaisi, s’adressant à un gradé, lui fait signe qu’il voudrait un papier. Le gradé en riant tire son carnet, inscrit quelque chose et le donne à mon père. Ce papier n’a aucune valeur cependant ils constatentavoir emporté deux chariots de planches.
Comme de juste, ils ne mentionnent pas d’outils, car leurs voitures de parcs devaient en contenir plus qu’il ne leur fallait et ils avaient pris les nôtres exclusivement pour « prendre », « voler », « détruire ». D’ailleurs, mon père en a déjà reconnu et repris à des particuliers.
Le soir, même visite que la veille. Nos quelques poules et lapins restants durent leur salut en se cachant sous les cuves. Ces gens-là entraient de tous les côtés, par le jardin, par l’écurie, par la boutique. Et les portes qui résistaient devaient céder ou elles étaient enfoncées.
Alors il était préférable de les laisser ouvertes. C’était le pillage. Les civils se terraient chez eux, se cachaient. La peur régnait. C’était le mieux à faire, car dans ces moments de tension, le moindre incident eut été payé cher. Il fallait les laisser faire. Il ne fallait même pas voir faire.
Un officier cracha dans la figure de Jacob en disant « sale Français ». Dans la cour du petit château, un fantassin français était là râlant. D’où venait-il, on ne sait. Les Allemands prétendaient qu’il avait été trouvé occupé à crever les yeux des blessés sur le champ de bataille et pour ce « ….. » l’assassinaient. Chacun en passant lui envoyait un coup de talon sur la tête. Le lendemain, il était enterré dans le jardin. C’était un Corse. Et il fallait laisser faire.

Vendredi 28 août :

Le lendemain vendredi, les hommes furent convoqués par le garde champêtre pour enterrer tous les cadavres de chevaux qui se trouvaient sur le territoire. Cette première sortie en collectivité produisit une légère détente. Dès lors, on osa s’aventurer dans les rues. Des troupes campaient à la Croix, mais aussi beaucoup de maisons vides étaient habitées, la plupart par des officiers. Le canon ce jour-là avait complètement cessé.

Samedi 29 août :

Le samedi arriva un régiment de dragons. Ceux-là mêmes qui nous avaient cernés dans les Woëvres. Ce sont les officiers qui annoncèrent à M. Jupinet la capture de la garnison de Montmédy avec 400 tués. Des chevaux furent mis partout, jusque dans la chambre de madame Jacquet. Comme de juste, les cavaliers firent de nouvelles explorations dans les greniers, les caves et, chose bizarre à constater, ils démontèrent presque toutes les plaques de foyers (c’était peut-être leurs théories sur le pillage).

Comme nous avions une chambre libre, un officier vint y loger. Il paraît que c’était un prince (ma chère) mais alors les visites nocturnes cessèrent. Les dragons repartirent le mardi. Les hommes continuaient à aller aux mêmes corvées.

Fery cuisait à la coopette pour tout le monde, mais du pain sans levure et cuit par un homme toujours entre deux vins du familistère. Ce pain était immangeable. Et les troupes affluaient toujours. Maintenant c’était les réserves, des Landwehrs. Ces hommes quoique d’un âge plus mûr que les premiers étaient, paraît-il, plus méchants. M. Jupinet faillit être leur victime.
Voici en deux mots les faits. Ayant trouvé une paire de bottes dans le coin d’une grange, ils prétendirent que M. Jupinet en avait tué le propriétaire. C’était une querelle de « ….. » mais qui faillit mal tourner. Il fallut l’intervention du maire, du curé ; M. Jupinet fut un moment collé au mur.
Pendant tout ce temps, son poulailler qui jusqu’ici avait été préservé par la présence des officiers à la ferme, pendant ce temps, dis-je, toutes les poules disparurent dans les marmites. C’était peut-être le résultat cherché. Mais ce récit montre dans quelle situation se trouvait le civil. Il avait perdu tous ces droits, il était moins qu’un esclave, moins qu’une chose, il n’était plus rien.
C’étaient les Ilotes de sparte. Or ce passage brusque de l’état d’homme libre à l’état d’esclave affole la maison, atrophie les facultés intellectuelles et morales.

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